La folie Playmobil

2010-03-12

La folie Playmobil

Gueyonjouets.com, grossiste en jeux et jouets vous informe sur l'actualité du marché.

 Ils sont plus de deux milliards sur la planète, petites figurines de plastique coloré nés de l’imaginaire d’un certain Hans Beck, que les enfants du monde entier, extasiés, clippent et déclippent à tour de bras depuis 1974... Une saga qui va de la naissance à Nuremberg à une expo très prisée au musée des Arts décoratifs

Depuis deux mois, au musée des Arts décoratifs, à Paris, des hordes de trentenaires et de bambins communient dans une même extase devant les vitrines de l'exposition consacrée à Playmobil. Ils y apprennent que leurs figurines chéries, dépourvues d'identité nationale flagrante, sont nées en Allemagne, à deux pas de Nuremberg, capitale du jouet européen depuis le XIVe siècle. Et qu'ils peuvent dire merci à la crise pétrolière : sans l'augmentation du prix du plastique, matière d'élection des hula-hoops et des gros tracteurs à pédales fabriqués par l'entreprise familiale Geobra Brandstätter, celle-ci n'aurait peut-être pas poussé son employé Hans Beck à accélérer la mise au point d'un chef-d'oeuvre de miniaturisation : un personnage de 7,5 cm en plastique moulé, à la bouille volontairement neutre, tenant dans une main d'enfant, et accompagné d'une série d'accessoires le rendant modulable à l'infini.

En 1974, trois prototypes de « Klickys » (le premier nom du Playmobil), un Indien, un chevalier et un ouvrier, sont présentés au Salon du jouet de Nuremberg. Echec cinglant, sauf auprès d'un grossiste néer­landais, qui passe la première commande. Trente-cinq ans et quelque 2,3 milliards de Playmobil vendus plus tard, la société Brandstätter possède douze filiales en Europe et en Amérique, distribue ses figurines dans 70 pays, renouvelle un quart de ses collections chaque année (elle ne commercialise actuellement « que » 650 personnages, sur les 3 000 va­riétés créées depuis 1974), et ignore la crise (5 % de progression du chiffre d'affaires en 2009). Pas mal pour un jouet qui n'a cessé de s'améliorer, certes, mais en misant plus sur la variété de ses collections, et l'argument (payant) de la qualité et de la sécurité made in Europe, que sur une débauche de technologie.

A ses débuts, le Playmobil est révolutionnaire. « Il se situe entre la figurine traditionnelle, en plomb et avec socle, et la poupée articulée », explique Dorothée Charles, conservatrice du département des jouets au musée des Arts décoratifs. « Les figurines en plomb sont figées, comme dans un arrêt sur image, alors que le Playmobil est articulé, il vit. Et il y a tous les univers qui vont avec, que l'on peut clipper les uns aux autres. Cela amène une autre manière de jouer, l'enfant peut se projeter dans les personnages, devenir metteur en scène. C'est aussi une figurine plus mixte que les figurines en plomb : la fille Playmobil arrive dès 1976. » De fait, avec 65 % d'achats réalisés pour les garçons, 35 % pour les filles, et près de 95 % de fillettes qui jouent avec les figurines de leurs frères, Playmobil se montre exceptionnellement fédérateur – malgré l'apparition, en 1989, de boîtes roses très ciblées – dans un univers ludico-commercial resté profondément sexiste.

 

Du dédain originel des professionnels du jouet, la marque a tiré une conclusion radicale : ne faire con­fiance qu'aux enfants. Relookées ou inédites, les collections sont conçues d'après leurs requêtes, exprimées par dessins (300 par mois), lettres ou e-mails. L'environnement géographique, culturel et historique influence les demandes. Par tradition, les trains et les travaux publics marchent mieux en Allemagne que dans le reste du monde. En France, les bateaux se vendent plus en Bretagne que dans le Massif central. « Un petit garçon de la région d'Annecy a proposé un dispositif pour développer un téléphérique, après avoir fait des essais dans son jardin », raconte Cécile L'Hermite, directrice du marketing de Playmobil France. Les thèmes réalistes (la ferme, le chantier, etc.) séduisent les 3-6 ans, encore dans l'imitation. Les 7-12 ans font plutôt travailler leur imagination : les cow-boys et les Inuits passionnaient leurs parents ; eux veulent des pyramides, ou des dragons plus performants... Pour leur « inspirer des histoires », tout est possible, sauf l'exploitation d'au­tres licences, comme Harry Potter ou Star Wars. Créée dans l'Allemagne viscéralement pacifiste des années 70, la marque a exclu d'emblée toute représentation de la guerre contemporaine. Sont armés en revanche les chevaliers, les soldats romains, les braconniers, et... les policiers. Question de crédibilité, et de cohérence psychologique. Les enfants déversent toutes sortes d'émotions, d'espoirs et d'angoisses dans leurs Playmobil, qui se prêtent aussi bien à la reconstitution du quotidien qu'à l'organisation de batailles sans merci entre « bonnes » et « méchantes » figurines...

Playmobil a su aussi s'adapter à la réalité. Les personnages ont pris des couleurs ; l'importance croissante de l'exportation dans des sociétés plus mélangées y a beaucoup aidé (68 % des ventes sont réalisées hors Allemagne, le marché français, dynamisé par un fort taux de na­talité, étant le premier débouché extérieur, suivi par les Etats-Unis). Après l'univers du football, ce sont le commissariat, la caserne de pompiers, l'école qui ont renoncé à la monochromie. Et, sur les sites Inter­net de la marque, on peut commander des familles « afro-américaine », « asiatique », « hispano-méditerranéenne » et « caucasienne » (les dénominations varient selon les pays, mais les visuels renvoient clairement à l'Amérique du Nord). Il s'agit d'un réalisme pragmatique, sans militantisme, que l'on retrouve dans la façon dont ont évolué les dames Playmobil. Féminisation des métiers oblige, elles ont trouvé du boulot chez les pompiers et les policiers. Mais assument toujours l'essentiel des tâches ménagères sur les vi­suels des boîtes vendues avec la « Villa moderne », Papa se contentant de pousser le landau du bébé... Désolant ? Sûrement. Mais conforme à la « vraie » répartition des rôles familiaux. Les Playmobil ne s'incarnant qu'à travers l'imagination des enfants, ces derniers ont toute latitude pour bousculer les fausses évidences, redistribuer les tâches, voire recomposer leurs familles de plastique selon des schémas peu conventionnels.

Ces questions n'ont guère tracassé la première génération quand elle était en âge de jouer. Une minorité n'arrive pas à décrocher. Des collectionneurs cherchent des pièces retirées du marché, et se rassemblent pour composer des dioramas spectaculaires. D'autres passionnés utilisent les Playmobil pour fabriquer des meubles ou des bijoux, réaliser des vidéoclips, des photomontages et des séries animées, ou raconter l'histoire du monde version plastique coloré (1). Dans trente-cinq ans, c'est sûr, on ne parlera plus de la DS ni de la PlayStation, quand des hordes d'enfants, de trentenaires, et de septuagénaires continueront à jouer avec Klicky.

Demain : incroyable, ce que l’on peut faire avec des Playmobils !

 

 

Des Playmobils au musée ?!? Eh ben si ! Les petites figurines, qui occupent des générations d’imaginaire enfantin depuis trente-cinq ans, sont accueillies, jusqu’au 16 mai, au Musée des Arts décoratifs (Paris). Dorothée Charles, conservatrice, raconte le pourquoi et le comment.

Pour la première fois de son histoire, débutée en 1975, la galerie des jouets du Musée des Arts décoratifs consacre une exposition à une seule marque, Playmobil. Jusqu'au 16 mai, (pas trop) petits et grands peuvent s'extasier devant des vitrines qui mettent en scène 35 années d'évolution des personnages et de leurs univers. Entretien avec Dorothée Charles, conservatrice du département jouets du Musée des Arts décoratifs, et digne représentante de la première génération des joueurs.

 

 

 

 

 

Pourquoi et comment avez-vous monté cette exposition sur Playmobil ?

Cette marque existe depuis 35 ans, elle a fait partie de l'enfance de deux générations, ce qui est assez rare dans le monde du jouet. On pourrait évidemment parler de Lego, plus ancien puisque né en 1948, mais il s'agit plutôt d'un jeu de construction, dans un univers plus « garçon ». Playmobil arrive à une époque où sa figurine articulée va être une vraie révolution, plaire aux garçons et aux filles, et susciter un intérêt sur deux générations, voire une troisième, celle des grands-parents qui ont acheté des jouets à leurs enfants dans les années 1970 et qui jouent aujourd'hui avec leurs petits-enfants. En pratique, nous avons repris un projet initié par Playmobil Allemagne, une exposition qui tourne sur un espace plus important, avec beaucoup plus d'univers, et que nous avons réécrite en fonction de l'espace dont nous disposions et du contenu de nos collections.

Quel est le lien entre l'exposition et le musée ?

Nos collections concernent l'art de vivre, du Moyen Age à nos jours. Playmobil développe des collections qui couvrent la même période, des échoppes et du château-fort du Moyen Age à la maison contemporaine. J'ai privilégié des univers auxquels nous pouvions faire écho dans nos ateliers pédagogiques, et que nous pouvions mettre en rapport avec nos 15 000 jouets, dont les plus anciens datent du XVIIe siècle. On ne trouvera pas, par exemple, le train, les activités portuaires ou l'hôpital. Nous nous sommes concentrés sur les thèmes fondamentaux du monde du jouet. D'abord, les animaux : Playmobil a développé ce thème avec la ferme, que l'on retrouve pour la petite enfance de la fin du XIXe siècle à nos jours ; le zoo, devenu un thème important en France à partir de l'arrivée du Jardin d'acclimatation et de l'engouement pour les animaux exotiques ; et enfin l'arche de Noé, une tradition plus allemande, développée dans les régions forestières, où, le dimanche, on fabriquait souvent son arche en famille. En France, elle est désignée comme l'arche de « Noah ». Du coup, les enfants croient parfois qu'elle fait référence à Yannick Noah...

 


Quels autres univers mettez-vous en avant ?

Le cirque, présent chez Playmobil dès 1978. Tout ce qui tourne autour de la maison et de la vie domestique. Et l'univers des combattants, peut-être plus masculin, avec les chevaliers, le Moyen Age, les Vikings et les pirates – ces deux derniers univers étant plus atypiques dans le monde du jouet. Même si les pirates arrivent dès la fin des années 1970, ils se nourrissent plutôt du cinéma. Les dernières versions des pirates et des chevaliers créées par Playmobil ne sont d'ailleurs pas sans rapport avec le succès des films Pirates des Caraïbes et Le Seigneur des Anneaux. C'est leur manière de suivre l'actualité. Horst Brandstätter, le patron de Playmobil, voulait un jouet qui ne soit jamais à la mode pour ne jamais se démoder, et les personnages ne devaient ressembler à personne de connu pour que l'enfant puisse se les approprier très vite ; ça n'empêche pas que Playmobil doit constamment réinventer des univers qui collent à la réalité contemporaine. Prenez les personnages : dans les années 1970, ils étaient d'une seule couleur, avec très peu d'accessoires. Aujourd'hui, ce sont de vrais individus, qui portent tel ou tel habit, et sont assortis à tel ou tel monde.

Cette moindre neutralité des personnages ne limite-t-elle pas la capacité de projection des enfants ? 

C'est vraiment une question d'adulte, de se demander comment l'enfant peut se projeter plus dans un bonhomme vert que dans un bonhomme en costume de marié ! Il est tout à fait capable d'envoyer le marié chez les pirates. Ça ne conduit pas à imaginer moins, ça correspond juste à une réalité. Playmobil évolue avec les enfants, qui évoluent avec ce qu'ils voient et vivent au quotidien. Par exemple, la femme d'aujourd'hui porte des pantalons et des vestes, donc on ne peut plus habiller la femme Playmobil avec la petite robe qu'elle portait en 1976. Aujourd'hui, la figurine a des seins et des cils, et c'est ce qui permet de la différencier. 

Les Playmobils ont-ils d'autres atouts ?

Ce qui est très intéressant, c'est qu'on se les transmet à l'intérieur des fratries, on les garde pour ses enfants et ses petits-enfants, alors que nous sommes dans une société de grande consommation où l'on jette très vite les jouets, parce qu'on se lasse vite, qu'on zappe. Par ailleurs, Playmobil s'adresse à des enfants âgés de 1 à 10-12 ans. Je n'ai pas beaucoup d'exemples de jouets qui couvrent autant de tranches d'âges, la plupart ont une durée de vie assez courte. Prenons les circuits de voiture : on donnera plutôt aux petits des circuits en bois aimanté, et ils auront envie, à 6-7 ans, de quelque chose qui va plus vite. Avec son petit personnage et ses univers basés sur des fondamentaux du jouet, Playmobil arrive à satisfaire un enfant de 4 ans comme un enfant de 10 ans, parce qu'ils se projetteront dans des histoires différentes selon leur âge. C'est ça aussi, l'idée géniale de ce jouet. 

Propos recueillis par Sophie Bourdais